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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 09:38

     Il y a quelques mois j'ai eu l'occasion à l'un d'mes travails de lire le magazine du Monde diplomatique, Manières de voir, spécial sur les révoltes et révolutions arabes. Le genre de numéro qui s'autocongratule de suivre les révolutions en cours (voir surtout les éditos vaniteux de Libé sur la question), le genre de numéro fasciné aussi par "l'apprentissage de la démocratie et de la modernité" par les Autres... Oui, parce qu'on ne vous le répètera jamais assez, les Arabes ne peuvent comprendre que la dictature ! C'est bien à ce titre que la répression et la discrimination coloniale française ont été d'une violence inimaginable en Algérie pendant plus d'un siècle, soutenues administrativement et populairement par l'idéologie raciste du "ils ne comprennent que le bâton". Le titre est d'ailleurs magistral : l'idée du "réveil" suppose le retour des Arabes parmi les éveillés : nous bien sûr! Parce que nos révolutions (lesquelles? ce serait déjà intéressant de voir concrêtement ce qu'elles sont) ont des effets tellement visibles !

Comprendre-le-reveil-arabe.JPG

     Je noterai toutefois la qualité de certains articles : "Racines ouvrières de la révolte égyptienne" par Raphaël Kempf ou encore "Deuil subversif" sur la mémoire de Bourguiba dans la Tunisie de Ben Ali par Kamel Abidi notamment. Mais l'article que j'vous propose de découvrir est d'un ton bien différent et d'une plume anti-impérialiste aussi célèbre que respectée : Edward Saïd. 

      Vous le connaissez peut-être pour ses réflexions sur la construction idéologique par l'art et les médias occidentaux de l'image des peuples de culture islamique : L'Orientalisme. L'Orient crée par l'Occident (1980 pour la 1ère traduction en français) qui ont mené au développement de ce qu'on appele les "études post-coloniales" ou encore pour L'Islam dans les médias. Comment les médias et les experts façonnent notre regard sur le reste du monde (traduit en français dans une édition augmentée en 2011 soit trente ans après sa 1ère publication).

     "La Langue arabe, la Rolls et la Volkswagen" d'Edward Saïd, publié pour la première fois en août 2004 (de façon posthume) mais paru dans ce numéro de juin-juillet 2011, semble délaisser à première vue les questions politiques pour nous laisser apprécier l'histoire et la diversité de ce que l'on regroupe derrière l'expression "langue arabe". J'ai trouvé que cette courte analyse riche et accessible permettait de comprendre les enjeux politiques, sociaux et linguistiques de la 4ème langue la plus parlée au monde, vis-à-vis de son histoire - marquée par la place du قرآن كريم - et de ses dialectes. Je vous laisse maintenant le découvrir. 

 

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Faut-il préférer le classique au dialectal ?

 

     Dans le débat sur la réforme de l’islam, certains exigent des Arabes qu’ils modifient aussi leur langue en choisissant définitivement l’arabe classique des élites et en abandonnant le dialectal, parlé par le peuple. Avant sa mort, en septembre 2003, Edward W. Saïd a expliqué pourquoi cette exigence reflète une extraordinaire sous-estimation de la richesse de l’expérience quotidienne vécue qu’exprime la langue de la rue.

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"La Langue arabe, la Rolls et la Volkswagen", par Edward W. Saïd :

 

     Comment parler et écrire l’arabe ? La question est d’autant plus redoutable qu’elle dépend de facteurs idéologiques qui n’ont rien à voir avec le vécu même de cette langue pour les locuteurs indigènes. Je ne sais pas d’où vient cette conception selon laquelle l’arabe exprimerait essentiellement une violence terrifiante et incompréhensible, mais il va de soi que tous ces scélérats en turban des écrans de Hollywood des années 1940 et 1950 parlant à leurs victimes sur un ton hargneux, avec une délectation sadique, y sont pour quelque chose. Y a aussi contribué, plus récemment, la fixation des médias états-uniens sur le terrorisme, qui semble résumer tout ce qui concerne les Arabes.

     Pourtant, la rhétorique et l’éloquence dans la tradition littéraire arabe remontent à un millénaire : ce sont les écrivains de Bagdad, tels Al-Jahiz et Al-Jurjani, qui élaborèrent des systèmes incroyablement complexes et étonnamment modernes pour comprendre la rhétorique, l’éloquence et les tropes  (1). Mais leur travail se fonde sur l’arabe classique écrit, et non le parler quotidien. Car le premier est dominé par le Coran, à la fois origine et modèle de tout ce qui vient après lui en matière linguistique.

     Expliquons ce point, très peu familier aux usagers des langues européennes modernes, dans lesquelles les versions parlées et littéraires correspondent et où l’Ecriture sainte a entièrement perdu son autorité verbale.

     Tous les Arabes usent d’un dialecte parlé qui varie considérablement d’une région ou d’un pays à l’autre. J’ai grandi dans une famille dont la langue parlée était un mélange de ce qui était couramment utilisé en Palestine, au Liban et en Syrie : ces trois dialectes présentaient suffisamment de différences pour qu’on puisse distinguer, par exemple, un habitant de Jérusalem d’un autre de Beyrouth ou encore de Damas – mais tous trois pouvaient communiquer sans grand effort.

     Comme je suis allé à l’école au Caire et que j’y ai passé la plus grande partie de ma jeunesse, je parlais aussi – et couramment – le dialecte égyptien, beaucoup plus rapide et élégant que les autres appris dans ma famille. De surcroît, l’égyptien était plus répandu : presque tous les films arabes, les drames radiophoniques, puis les feuilletons télévisés étaient produits en Egypte. Leur idiome devint ainsi familier aux habitants de tout le monde arabe.

     Pendant les années 1970 et 1980, le boom pétrolier entraîna la production de drames télévisés dans d’autres pays, cette fois en arabe classique. Ces drames costumés, ampoulés et lourds étaient censés convenir aux goûts des musulmans (et des chrétiens vieux jeu, généralement plus puritains), qu’auraient pu rebuter les films cairotes pleins de verve. Et, à nous, ils paraissaient désespérément ennuyeux ! Le mousalsal (feuilleton) égyptien le plus hâtivement monté nous amusait infiniment plus que le meilleur des drames bien réglés en langue classique.

     De tous les dialectes, en tout cas, seul l’égyptien a connu une telle diffusion. Ainsi, j’aurais toutes les peines du monde à comprendre un Algérien, si grande est la différence entre les dialectes du Machrek et ceux du Maghreb. J’aurais la même difficulté avec un Irakien ou même un interlocuteur doté d’un fort accent du Golfe. C’est pourquoi les informations radiodiffusées ou télévisées utilisent une version modifiée et modernisée de la langue classique, qui peut être comprise à travers l’ensemble du monde arabe, du Golfe au Maroc – qu’il s’agisse de débats, de documentaires, de réunions, de séminaires, de sermons de mosquée et de discours à des meetings nationalistes, de même que de rencontres de tous les jours entre citoyens parlant des langages très différents.

 

Tout est clarté, logique et abstraction

 

     A l’instar du latin pour les dialectes européens parlés jusqu’à il y a un siècle, l’arabe classique est resté bien présent et bien vivant en tant que langue commune de l’écriture, malgré les immenses ressources de toute une série de dialectes parlés qui, à l’exception du cas égyptien, ne se sont jamais diffusés au-delà de leur pays d’usage. De plus, ces dialectes parlés ne possèdent pas la vaste littérature de la lingua franca (2) classique.

     Même les écrivains dits « régionaux » ont tendance à utiliser la langue moderne classique et ne font qu’occasionnellement appel à l’arabe dialectal. En pratique, une personne éduquée a en fait deux usages linguistiques bien distincts. Au point que, par exemple, vous bavarderez avec un reporter d’un journal ou d’une télévision en dialectal et puis, tout à coup, quand l’enregistrement commencera, vous passerez sans transition à la langue classique, intrinsèquement plus formelle et plus polie.

     Il y a, bien sûr, un lien entre les deux idiomes : les lettres sont souvent identiques et l’ordre des mots aussi. Mais les termes et la prononciation diffèrent dans la mesure où l’arabe classique, version standard de la langue, perd toute trace de dialecte régional ou local et émerge comme un instrument sonore, soigneusement modulé, élevé, extraordinairement flexible, dont les formules permettent une grande éloquence. Correctement utilisé, l’arabe classique n’a pas son pareil pour la précision de l’expression et pour l’étonnante façon par laquelle les variations des lettres individuelles dans un mot (tout spécialement les terminaisons) permettent d’exprimer des choses bien distinctes.

     C’est aussi une langue à la centralité sans pareil par rapport à la culture arabe : comme l’a écrit Jaroslav Stekevych, qui lui a consacré le meilleur livre moderne  (3), « telle Vénus, elle est née dans un état de beauté parfait, et elle a conservé cette beauté en dépit des péripéties de l’histoire et des forces du temps ». Pour l’étudiant occidental, « l’arabe suggère une idée d’attraction quasi mathématique. Le système parfait des trois consonnes radicalaires, les formes augmentées des verbes avec leurs significations de base, la formation précise du nom verbal, des participes. Tout est clarté, logique, système, et abstraction ». Mais c’est aussi un bel objet à regarder dans sa forme écrite. D’où le rôle central et durable de la calligraphie, art combinatoire de la plus haute complexité, plus proche de l’ornement et de l’arabesque que de l’explicitation discursive.

     Pendant les premiers jours de la guerre en Afghanistan, sur la chaîne satellite arabe Al-Jazira, se déroulaient des discussions et des reportages introuvables dans les médias états-uniens. Ce qui était frappant, mis à part le contenu de ces émissions, c’était, malgré la complexité des questions abordées, le haut niveau d’éloquence qui caractérisait les participants aux prises avec les pires difficultés – et même les plus repoussants, y compris M. Oussama Ben Laden. Ce dernier parlait d’une voix douce, sans hésiter ni faire le moindre lapsus, ce qui compte sûrement dans son influence. C’était aussi le cas, dans une moindre mesure, de non-Arabes tels les Afghans Burhanuddin Rabbani et Gulbuddin Hekmatyar, qui, sans maîtriser le dialectal arabe, ont recours avec une remarquable aisance à la langue classique.

     Certes, ce que l’on nomme de nos jours l’arabe moderne standard (ou classique) n’est pas exactement la langue dans laquelle fut écrit le Coran, il y a quatorze siècles. Bien que le Livre saint demeure un texte très étudié, sa langue paraît antique, voire emphatique et donc inutilisable pour la vie de tous les jours. Comparée à la prose moderne, elle a des allures de poésie sonore.

     L’arabe classique moderne résulte du processus de modernisation commencé pendant les dernières décennies du XIXe siècle – la période de la Nahda, ou renaissance. Ce fut principalement l’œuvre d’un groupe d’hommes en Syrie, au Liban, en Palestine et en Egypte (dont un nombre frappant de chrétiens). Ils s’attelèrent collectivement à la transformation de la langue arabe en modifiant et en simplifiant quelque peu la syntaxe de l’original du VIIe siècle par le biais d’une arabisation (isti’rab) : il s’agissait d’introduire des mots tels que « train », « compagnie », « démocratie » ou « socialisme », évidemment inexistants pendant la période classique. Comment ? En puisant dans les ressources immenses de la langue grâce au procédé grammatical technique d’al-qiyas, l’analogie. Ces hommes imposèrent tout un nouveau vocabulaire, qui représente actuellement environ 60 % de la langue classique standard. Ainsi, la Nahda a conduit à une libération des textes religieux, introduisant subrepticement un nouveau sécularisme dans ce que les Arabes disaient et écrivaient.

     La grammaire arabe est tellement sophistiquée et séduisante par sa logique qu’un élève plus âgé l’étudie plus facilement, car il peut apprécier les subtilités de son raisonnement. Ironiquement, c’est dans des instituts linguistiques en Egypte, en Tunisie, en Syrie, au Liban et au Vermont que le meilleur enseignement de l’arabe est donné à des non-Arabes.

     Quand la guerre arabo-israélienne de 1967 me poussa à m’engager politiquement à distance, une chose me frappa avant tout : la politique n’était pas conduite en ‘ameya, ou langue du grand public comme on appelle l’arabe dialectal, mais plus souvent dans le rigoureux et formel fosha, ou langue classique. J’ai bientôt compris qu’on présentait les analyses politiques aux meetings et aux réunions de telle sorte qu’elles apparaissent plus profondes qu’elles ne l’étaient. Je découvris, à ma grande déception, que c’était particulièrement vrai des approximations du jargon des marxistes et des mouvements de libération de l’époque : les descriptions de classes, d’intérêts matériels, ceux du capital et du mouvement ouvrier étaient arabisés et adressés, en longs monologues, non au peuple, mais à d’autres militants sophistiqués.

     En privé, des leaders populaires comme M. Yasser Arafat et Gamal Abdel Nasser, avec qui j’ai eu des contacts, utilisaient bien mieux le dialectal que les marxistes, lesquels étaient aussi mieux éduqués que ces deux dirigeants. Nasser en particulier parlait aux masses de ses partisans en dialecte égyptien avec les phrases sonores du fosha. Quant à M. Arafat, vu que l’éloquence arabe dépend beaucoup du débit dramatique, il a une réputation d’orateur en dessous de la moyenne : ses erreurs de prononciation, ses hésitations et ses circonlocutions maladroites ressemblent, pour une oreille éduquée, à l’équivalent d’un éléphant se promenant dans un magasin de porcelaine.

 

Le Coran, « verbe de Dieu »

 

     Au Caire, l’université Al-Azhar représente une des plus anciennes institutions d’enseignement supérieur du monde ; elle passe aussi pour le siège de l’orthodoxie islamique, son recteur étant la plus haute autorité religieuse de l’Egypte sunnite. Plus : Al-Azhar enseigne – essentiellement, mais pas exclusivement – le savoir islamique, dont le cœur est le Coran, ainsi que tout ce qui va avec en matière de méthodes d’interprétation, de jurisprudence, de hadiths  (4), de langue et de grammaire.

     La maîtrise de l’arabe classique se trouve donc au cœur même de l’enseignement islamique d’Al-Azhar, pour les Arabes et les autres musulmans. Car les musulmans considèrent le Coran comme le Verbe de Dieu incréé, « descendu » (mounzal) à travers une série de révélations à Mahomet. Du coup, la langue du Coran est sacrée ; elle contient des règles et paradigmes obligatoires pour ceux qui l’utilisent, bien que, assez paradoxalement, ils ne puissent pas, par fait doctrinal (ijaz), l’imiter.

     Il y a soixante ans, on écoutait les orateurs et on commentait sans fin la correction de leur langage autant que ce qu’ils avaient à dire. Quand j’ai donné mon premier discours en arabe, au Caire, il y a deux décennies, un de mes jeunes parents s’approcha de moi après que j’eus fini pour me dire combien il était déçu que je n’aie pas été plus éloquent. « Mais vous avez compris ce que je disais », demandai-je d’une voix plaintive – mon principal souci étant d’être compris sur quelques points délicats de politique et de philosophie. « Oh oui, bien sûr, répondit-il d’un ton dédaigneux, aucun problème : mais vous n’avez pas été assez éloquent ou oratoire. »

     Cette récrimination me poursuit encore quand je parle en public. Je suis incapable de me transformer en orateur éloquent. Je mélange les idiomes dialectaux et classiques de manière pragmatique, avec des résultats mitigés. Comme on me l’a fait aimablement remarquer une fois, je ressemble à quelqu’un qui possède une Rolls Royce, mais préfère utiliser une Volkswagen.

     Ce n’est qu’au cours des dix ou quinze dernières années que je l’ai découvert : la meilleure, la plus épurée, la plus tranchante des proses arabes que j’aie jamais lues ou entendues est écrite par des romanciers (et non des critiques) comme Elias Khoury ou Gamal Al-Ghitany. Ou par nos deux plus grands poètes vivants, Adonis et Mahmoud Darwich : chacun d’eux atteint, dans ses odes, des hauteurs rhapsodiques si élevées qu’il entraîne d’énormes auditoires dans des frénésies de ravissement enthousiaste.

     Pour eux, la prose est un instrument aristotélicien aigu comme un rasoir. Leur connaissance du langage est si immense et si naturelle, leurs dons si puissants qu’ils peuvent être à la fois éloquents et clairs sans avoir besoin de mots de remplissage, de verbosité fatigante ou de vain étalage. Tandis que pour moi, qui n’ai pas été formé au sein du système scolaire national arabe (par opposition au système colonial), il me faut faire des efforts conscients pour mettre correctement et clairement en ordre une phrase en arabe classique – avec des résultats pas toujours probants en termes d’élégance, je dois bien l’avouer...Edward W. Saïd

 

Décédé en septembre 2003, Edward W. Saïd était professeur de littérature comparée à l’université Columbia (Etats-Unis), auteur notamment de Culture et impérialisme, Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2000. Il a publié son autobiographie, A contre-voie, au Serpent à plumes (Paris) en 2002.

 

(1) Figure par laquelle un mot, une expression sont détournés de leur sens propre.

(2) Langue métisse, proche de l’italien, qui a servi, pendant plusieurs siècles, tout autour de la Méditerranée, à la communication entre les chrétiens de diverses origines et la population musulmane.

(3) Reorientation. Arabic and Persian Poetry, Indiana University Press, Bloomington, 1994.

(4) Paroles et actes de Mahomet et de ses compagnons.

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