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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 21:57
Han Gong-Ju (à droite) et son amie Eun-hee
Han Gong-Ju (à droite) et son amie Eun-hee

Cet article est dédicacé à Nadine Bebek, parce que tu fais vibrer nos coeurs.

Sortis à peu de temps d'intervalle au mois novembre 2014 dans les salles françaises, A cappella de Lee Sujin et A girl at my door de July Jung ont trois points communs importants outre le fait qu'ils nous viennent tous deux de la Corée du Sud : ce sont les premiers longs métrages de leur réalisateur-trice, les principales protagonistes sont des meufs et leur visibilité à leur sortie – tant critique qu’en terme de semaine en salle – a été très médiocre.

Leur titre international gomme malheureusement leur principal atout qui est de porter la voix des « héroïnes » éponymes Han Gong-ju pour A cappella et Dohee-Ya pour A girl at my door.

L’exclusion, le secret et la reconstruction de soi :

Ce qui marque tout d’abord pour ces deux films assez différents, c’est la sobriété de la mise en scène couplée à l’intelligence du discours et du point de vue des « héroïnes » qui n’agissent pas selon des critères de moralité et de respectabilité mais de survie et d’exigence à un respect dû mais aussi, dans le cas du personnage de Dohee, pour le droit d’être aimée et choyée quand on est enfant.

J’arrête la comparaison ici et j’vais m’intéresser d’abord à A cappella / Han Gong-ju qui peut être vu comme la mise en récit du slogan féministe contre la culture du viol : « la honte doit changer de camp » et toute la difficulté de le faire exister.

Le récit, qui se concentre autour de la figure esseulée et renfermée de l’adolescente Han Gong-ju (interprêtée par Chun Woo-hee, qui jouait dans Mother de Joon-ho Bong), nous offre quelques trouvailles appréciables : non pas le flash-back progressif plutôt conventionnel qui nous révélera ce dont on on se doutait déjà, mais plutôt la musicalité interne de la jeune fille qui rythme de nombreuses séquences sans dialogue pour mieux exprimer son détachement de la réalité et sa seule possibilité d'expression post-traumatique par la musique.

Mais dans un monde où les mecs cis sont tous des lâches, mêmes ceux qui prétendaient l'aider (son père alcoolique, le nouveau mari flic – lâche bien sûr - de son hébergeuse, son ancien prof peu présent dans sa nouvelle vie, la "fiotte" qui subit du bullying extrême mais finit sous la contrainte du "monsieur chien taré" par la droguer et la violer lui aussi), où la justice s'achète selon si t'es d'la police ou non, elle ne peut compter que sur elle-même et les talents dont elle est dotée, face aux "gorilles" et à la précarité de la solidarité entre meufs, mises aussi à l'épreuve sous la pression du conformisme.

Han Gong-ju n’est plus une victime cela dit et elle conteste explicitement sa mise à l’écart qui l’accule à une honte qu’elle refuse. Par ce biais, elle souligne l'incapacité des adultes à lui venir en aide par le fait de témoigner confiance en son discours, à lui montrer de la sollicitude et à faire preuve de responsabilité en tant que tuteur (profs et parents). D'ailleurs, les parents des jeunes accusés de son viol n’auront de cesse de faire passer l’intérêt de la carrière future de leurs chiens d’fils, quitte à enfoncer Han Gong-ju un peu plus…

Elle met alors en plus plusieurs techniques lui permettant de se reconstruire progressivement

tel que :

- le refus de se voir dépossédé de son image, notamment face au recours constant d'enregistrements audio diffusés sur internet de ses talents musicaux par ses camarades de classe

- le refus de justifier son "agressivité", son repli et sa "parano" car on ne sait rien d'elle et de ce

qu'elle a vécu et qu’elle ne souhaite pas en parler tout de suite

- apprendre à nager, ne serait-ce qu'une longueur de 25m en piscine

- chanter et jouer en chorale pour exprimer ses sentiments torturés et recréer une vie sociale

- poursuivre ses études

- retrouver des espaces entre femmes où sa parole peut être entendue, que ce soit dans la chambre de sa nouvelle camarade de classe Eun-hee ; leur relation évoquant un flirt lesbien

- vivre sous un toit avec une "mère", en la figure de l'hébergeuse, même si ce n’est pas sa mère biologique. C’est peut-être le personnage le plus sincère et solidaire malgré sa réticence première à l’héberger. Egalement ostracisée pour aimer un flic pas encore divorcé, elle lui procure attention, confort et des conseils francs

Malgré un discours positif en la faveur des survivantes de violences sexuelles et critique des

travers misogynes et corrompus de la société sud-coréenne, on peut être étonné de la fin ambigüe du film qui pourrait s’apparenter à la défaite ou fuite de Han Gong-ju. Perso, j’préfère lire la chute à l’eau comme une rupture radicale avec un certain environnement étouffant, le choix de l’autonomie et l’exercice bien sûr de son nouveau talent (la natation).

Si A cappella évoquait la lente période de reconstruction semée d’embûches pour une survivante de viol collectif, A girl at my door est plutôt un film dont la morale pourrait se résumer à « toute stratégie pour une enfant victime de maltraitances continues et extrêmes est légitime ».

Comme A cappella, le cadre d'A girl at my door est celui du lieu de transfert punitif de l’héroïne innocente, ici Young-Nam (bien qu’elle partage la vedette avec Dohee, une préado). Young-Nam (interprêtée par la célèbre Bae Doona, qui s'est faite connaître internationalement dans le rôle de l'archère dans The Host de Bong Joon-ho, de l'héroïne poupée gonflable d'Air Doll de Hirokazu Koreeda et aussi Cloud Atlas et bientôt Jupiter ascending des Wachowski) est une femme flic de Séoul dont la relation lesbienne a fait scandale à l’école de police. L’obligation au placard est désormais de mise parmi ses nouveaux collègues locaux. En arrivant dans le village de pêcheurs qui a subi de plein fouet l’exode rurale des jeunes et qui dépend aujourd’hui de l’exploitation de migrants du Sud-Est asiatique (indiens, chinois,…), elle fait la rencontre de Dohee, une préado mutique et stigmatisée par tout le village.

Le corps de Dohee comme celui de Han Gong-ju dans A cappella devient le point de convergence de toutes les tensions. Cela se traduisait dans A cappella par le choix de l’héroïne de soustraire son image public hors internet après le viol de son corps, comme une reconquête de son intégrité physique bafouée. Dohee n’est, elle, pas une victime de viol mais de coups répétés de la part de son père adoptif, de sa grand-mère (tou-te-s deux alcooliques) et de ses camarades de classe.

Elle reste traumatisée par l’abandon de sa mère biologique – on ne cesse de la frapper en prétextant qu’elle est folle comme sa mère - et elle finit par développer un comportement auto-destructeur. En Young-Nam, Dohee trouve pour la première fois la proximité physique bienveillante d’un-e adulte. Le jeune policière recueille chez elle Dohee, après qu’elle ait subi plusieurs nuits de suite des coups monstrueux. Elle est douchée, habillée, nourrie et commence à se confier sur ces passions (l’imitation des acteur-trices à la télé, la K-Pop, la danse classique) et à s’épanouir auprès de cette maman de substitution. Pour Young-Nam aussi, encore accablée par sa séparation forcée avec sa compagne (la superbe actrice de drama et de ciné Jang Hee-jin), c'est la remise en cause de son laisser-aller illustré par ses bouteilles d'eau qu'elle descend coup sur coup, où elle cache son vin blanc. Il faut qu'elle cesse de gommer son passé à coup de cuites afin de dormir et qu'elle vive dans le présent, en alerte, afin de prendre soin de Dohee et par là même d'elle aussi.

Seulement, cette amitié et protection vont être menacées par la médisance du père adoptif maltraitant qui va user des préjugés lesbophobes contre Young-Nam en l’accusant d’abus sexuels sur Dohee pour détourner l’attention de la flicaille locale sur l’exploitation qu’il fait des travailleurs migrants et récupérer la garde de sa fille qu’il bat.

La réalisatrice July Jung ne prend pas le parti de révéler les circonstances exactes de l’accident mortel de la grand-mère maltraitante même si Dohee semble l’avoir au final délibérement provoqué telle l’arrestation du père adoptif, actant radicalement le conseil de Young-Nam de « ne plus se lasser frapper dorénavant ». De même, l’intimité physique - même si non-sexuelle – de Dohee avec Young-Nam dans la salle de bain est laissée à l’appréciation du spectateur-trice et seule la lesbophobie du corps policier dans le film vient juger au moment de la déposition que ça n’aurait posé aucun problème que Young-Nam prenne un bain avec Dohee si elle avait été hétéra…

On peut regretter que l'histoire en ayant abordé l'extrême précarité des travailleurs immigrés, parfois clandestins comme le personnage de Bakim, dans le monde rural sud-coréen, ait péché à articuler cette autre critique sociale (outre la maltraitance infantile et la lesbophobie) à l'économie du récit principal. On y trouve au final qu'un renforcement de la figure de l'affreux père adoptif alcoolique, maltraitant qui plus est exploiteur de main d'oeuvre précaire. Bakim n'a droit enfin de compte qu'à une ligne de texte et les autres travailleurs migrants sont littéralement sans voix.

En 2010, le film sud-coréen (multiprimé internationalement et jamais sorti sur les écrans évidemment) Bedevilled / Blood Island de Jang Cheol-Soo proposait un récit de vengeance gore et existentiel porté par une héroïne (jouée par Seo Young-hee, qui était aussi la mère travailleuse du sexe dans The Chaser de Na Hong-jin) paysanne basanée exploitée et violentée par son mari, sa communauté ilienne et lâchée par sa seule amie, une femme d'affaire sans scrupule de Séoul et claire de peau. Oui, autant dire que j'ai kiffé ce film. Dans A girl at my door, on a une représentation toute aussi négative et caricatural du monde rural assimilé à la beaufferie, à la violence et à la corruption locale (les flics et les villageois-e-s tolèrent les magouilles de Park Yong-ha, le père adoptif joué par Song Sae-byeok, seul enfant du village à y être resté bosser et permettant au village de subsister) mais sans contrepoint acerbe sur les gens de la ville comme c'était le cas dans Bedevilled.

La seule issue devient donc ici l'exode puisque même les « bons » flics du coin ne peuvent s'empêcher de voir de la monstruosité chez la jeune Dohee. La décision ultime de Young-Nam envers elle s'explique ainsi selon moi par le refus catégorique de savoir à nouveau la jeune fille entre les mains de «bonnes gens », si promptement complices ou acteurs d'une déshumanisation qui ne peut conduire qu'à la même violence gratuite et structurelle à laquelle Dohee a déjà trop goûté.

Bonnes séances de rattrapage :

Pour celles et ceux qui lisent mes chroniques ciné, j'espère reprendre mes chroniques sur le cinéma de Hong-Kong prochainement.

Young-Nam (an arrière-plan) avec Dohee

Young-Nam (an arrière-plan) avec Dohee

La réalisatrice July Jung

La réalisatrice July Jung

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Published by Vincent Fortune - dans cinéma Genre
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